Considérée comme l’un des principaux écrivains britanniques du XXème siècle, une figure de l’avant-garde littéraire, revendiquée par les féministes, étudiée par les psychanalystes et psychologues tout comme par les historiens des femmes… Une chose est sûre, la figure de Virginia Woolf sait captiver les foules. Revenons un peu sur le parcours de cette célèbre auteure.

Sa vie

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Née à Londres le 25 janvier 1882, l’auteure anglaise baigne dès les premiers instants dans un univers de culture et de littérature. Son père, Leslie Stephen, est écrivain – un célèbre biographe en son temps – éditeur et alpiniste. Sa mère, quant à elle, est alors une figure active de la vie culturelle londonienne. Très tôt, la jeune fille accède à la vaste bibliothèque familiale, grâce à laquelle elle découvre les grands classiques et la littérature anglaise.

A 13 ans, la mort de sa mère vient bousculer l’équilibre instauré. Son père sombre dans la dépression et fait preuve d’une exigence et d’une sévérité croissante envers ses enfants que la jeune fille vit difficilement. Deux ans plus tard, en 1897, sa demi-soeur disparaît. En 1904, son père meurt également, suivi de près par le frère de Virginira Woolf, marquant là un point de non retour pour la future auteure, qui se voit alors internée quelques temps.

Les enfants du couple défunt déménagent peu après et s’installent à Bloomsbury où Virginia Woolf devient membre du célèbre Bloomsbury group. Il s’agit d’une sorte de club réunissant les artistes et intellectuels britanniques depuis le début du XXème siècle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.
Elle rencontre à cette époque Leonard Woolf, qu’elle épouse en 1912, et qui lui offre un heureux mariage dont elle n’hésite pas à parler dans certains de ses écrits sans exprimer jamais le regret d’une union qui ne la prive pas d’une indépendance qu’elle louera plus tar dans Une chambre à soi. Tous deux fondent une maison d’édition qui publiera nombre de ses écrits : Hogarth Press.

Cependant, depuis la mort de son père et son internement suite à sa première dépression nerveuse, l’écrivain vit avec ce qu’elle considère comme sa « maladie » et que l’on qualifia longtemps de syndrôme maniaco-dépressif. Ce sont les troubles qui lui sont liés qui firent de la jeune femme le grand écrivain qu’elle devint alors ; ce sont eux aussi qui, se faisant de plus en plus pressant, la conduirent à sa fin, en mars 1941. Virginia Woolf prend alors la décision de mettre un terme à tout : elle emplie ses poches de pierres et se jette dans la rivière Ouse où elle se laisse couler, elle a alors 59 ans.

De ses derniers instants, il nous reste une lettre, qu’elle adressa à son mari avant de disparaître :

« J’ai la certitude que je vais devenir folle : je sens que nous ne pourrons pas supporter encore une de ces périodes terribles. Je sens que je ne m’en remettrai pas cette fois-ci. Je commence à entendre des voix et je ne peux pas me concentrer. Alors je fais ce qui semble être la meilleure chose à faire. Tu m’as donné le plus grand bonheur possible… Je ne peux plus lutter, je sais que je gâche ta vie, que sans moi tu pourrais travailler. […] »

L’écriture

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Virginia Woolf avait pourtant trouvé un remède à ce qui la rongeait. En écrivant, elle conjurait le tout, et parvenait à s’accrocher à une réalité vacillante.

Dès 1905, elle écrit pour le supplément littéraire du Times. Son activité de critique fait partie intégrante de sa production, et fournit un aperçu fort riche de son personnage de lectrice. Il faut néanmoins attendre dix ans avant que l’auteure ne publie finalement son premier roman : La Traversée des apparences. Celui-ci, comme nombre de ses romans et essais, connaît un certain succès. Mettant de côté l’intrigue pour travailler en profondeur la dimension psychologique de ses personnages, elle renouvelle considérablement l’esthétique romanesque et reste considérée pour cela comme l’origine de bien des tendances encore adoptées aujourd’hui dans matière de production littéraire. Ainsi, pour mieux partager avec le lecteur les méandres de sa conscience – celle de ses personnages, celle de son narrateur, mais au fond, c’est tout un – elle adapte la narration, expérimentant chaque fois de nouvelles possibilités.

Cet intérêt pour la conscience, les émotions humaines, est étroitement lié au rôle que l’écrivain confère à l’écriture. Le point de départ qu’elle lui donne est en ce sens très significatif. Ainsi, le 28 novembre 1928, elle rappelle dans son Journal :

« Anniversaire de père. Il aurait eu 96 ans, oui 96 ans aujourd’hui, 96 ans comme d’autres personnes que l’on a connues. Mais dieu merci, il ne les a pas eus. Sa vie aurait absorbé toute la mienne. Que serait-il arrivé ? Je n’aurais rien écrit, pas un seul livre. Inconcevable. »

La douleur du deuil et ce que la mort du père a déclenché en elle est à la source de sa créativité littéraire. Très vite, Virginia Woolf a vu dans l’écriture un rempart à la dépression, à ses dépressions qu’elle avait chroniques et qui finiront de l’achever un jour de mars 1941. En attendant, elle profite de la maladie, elle la « sublime » comme dirait l’autre. Dans ses moments de chute, elle laisse émerger de nouvelles idées, fait de ses visions des puits d’inspiration – et une fois qu’elle en réchappe, elle écrit. Elle écrit pour se raccrocher au réel, posant des mots sur son vécu elle lui donne un sens, elle le réifie, en quelque sorte.
Ce questionnement du réel, d’une vérité jamais saisie, et constant dans l’oeuvre de l’auteure britannique. Un topos qu’elle lie étroitement à l’idée de la mort, omniprésente dans ses écrits comme dans sa vie – cela dès son plus jeune âge. Et à ses yeux, ses chutes sont autant d’ouvertures vers une réalité qui échappe au quotidien, que ne peuvent qu’entr’apercevoir tous ceux qui demeurent aveuglés par une forme de « mascarade de la normalité » à laquelle elle refuse, en ces instants d’obscurité, de participer. Ce qui lui aparu d’abord comme une torture psychologique devient soudain un moteur de création qui fit d’elle l’auteure que l’on connaît aujourd’hui.

L’héritage

Virginia Woolf fascine les contemporains, bien au delà du milieu littéraire.

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Virginia Woolf et Leslie Stephen

Sa « maladie » et la façon dont elle a tenté de la dominer en usant de son talent pour l’écriture a suscité chez les psychologues et psychanalystes bien des observations. Il faut dire que sa production est une véritable mine d’or pour celui qui ambitionne de l’étudier plus profondément – la jeune femme ne se cachait pas, et elle se révèle à chaque page et sous toutes les formes, depuis son journal jusqu’à ses essais, dans la fiction comme dans le commentaire d’une réalité questionnée. Elle raconte sa mère, son père, sa relation à son mari, mais aussi à son amante, elle raconte sa peine, ses doutes, et les effets d’une maladie qu’elle ne peut nommer et qui la dévore au fil du temps.

« Son amante » : Vita Sackville-West. Les deux femmes se rencontrent au sein du Bloomsbury group, en 1922, et entament peu après une liaison qui inspirera à la jeune femme son célèbre récit Orlando. La bisexualité de Virginia Woolf, ayant par ailleurs questionné souvent – et profondément, avec Une chambre à soi – le statut de la femme dans l’Angleterre victorienne, fait de Virginia Woolf une figure importante du féminisme sous toutes ses formes.

En 2012, elle devenait la neuvième femme à entrer dans la Pléaide : reconnaissance posthume qui satisfit bien des adeptes de la romancière.

Toujours en tous cas, Virginia est considérée comme l’avant-garde.

Elle l’est aussi, bien sûr, et surtout, en littérature. Virginia Woolf choisit en écrivant de nommer ce que l’on ne dit pas ou peu, de se pencher sur l’invisible, l’innomé, les profondeurs de la conscience humaine, et avec elle, sa mouvance. Pour cela, l’auteure fait varier les thématiques littéraires, et surtout, elle favorise le sujet d’étude au détriment d’une intrigue narrative qui devient secondaire – qui devient, enfin, un outil au profit du sujet analysé. Le schéma narratif devient l’illustration de la fluctuation intérieure des personnages, il retranscrit la valse de pensées impossibles à dominer, la toile d’une réalité invisible. Tout un programme, que seule la lecture de ses livres pourront vous révéler.

Ces multiples facettes d’une femme du siècle passé expliquent l’engouement qu’elle suscite encore aujourd’hui ; les études continuent de fleurir, multipliant les interrogations, les propositions d’interprétation. Le mieux à faire restant, au bout du compte, d’en référer à ses propres paroles. Le choix est large, il ne reste qu’à piocher.

 

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