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Manu Larcenet pour « Le Journal d’un Corps »

Critique toute subjective aujourd’hui, dans la mesure où ce livre est celui qui m’aura fait croire à nouveau en la magie de la lecture. Je n’ai pas pu décrocher de ce « journal », fictif sans l’être, pleine de curiosité d’abord, puis de sympathie pour son narrateur, jusqu’à m’imaginer une forme de complicité avec son personnage haut en couleurs. L’histoire d’une vie, ôtée de tous ses artifices. J’ai été séduite par tout ce que j’en ai lu, chaque page. J’ai ri, souri, j’ai été très émue aussi, et parfois en colère quoique rarement. Une fois la dernière ligne lue, mes yeux ont eu du mal à quitter la page, et mes mains se sont montrées réticentes à refermer un livre qui m’a tant montré, tant appris. Parce qu’il y a une véritable expérience à cette lecture, une expérience enrichissante, durant laquelle on apprend beaucoup sur les autres, sur la vie, et sur soi-même. Maintenant que j’en ai fait l’apologie, voyons un peu plus loin ce que propose ce merveilleux bouquin.

Le principe

Non, je ne parlerai pas d’intrigue ici, il n’y en a pas. Le fil directeur : le corps, une vie. Les premières pages s’ouvrent sur les paroles de l’ « auteur », qui raconte comment tous ces

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JOURNAL D’UN CORPS – Daniel Pennac – Gallimard – paru en février 2012 – 400 pages – 22 € – ISBN 2070124851

carnets sont arrivés entre ses mains, par le biais de son ami Lison, qui est venue un jour les déposer chez lui, comme elle le fait souvent de ses productions artistiques. Ici, point de production artistique, mais une dizaine (des dizaines ?) de journaux. Ceux du père de cette femme qui vient de la quitter, et qui lui a légué… « son corps ». Car dans tous ces carnets, tenus depuis ses 12 ans jusqu’à sa mort, c’est d’un corps dont il parle. Pourquoi ? Parce que tout le monde parle d’autre chose, nous explique-t-il. Ainsi sommes-nous invités à lire, à découvrir, l’expérimentation de son corps par ce jeune garçon, devenu plus tard adolescent et s’interrogeant face aux bousculements de sa morphologie. Mille interrogations, peu de réponses, beaucoup d’observations. Bien sûr, en parallèle, on devine une histoire, et s’esquisse progressivement le récit d’une vie. Des rencontres amoureuses, des amitiés, des enfants, petits-enfants, arrières-petits-enfants. Mais plutôt que de raconter ses sentiments, le narrateur évoque ses sensations. La sensation que produit en lui la vision de cette femme si femme, si belle. Celle de leurs corps se rencontrant, se liant, se séparant pour mieux se retrouver. Les maladies, les craintes, et les joies corporelles du quotidien. Un amas de petits détails dont on oublie de parler et que l’auteur se fait un plaisir de ramener à notre conscience, avec beaucoup d’humour et d’habileté.

Le corps d’un homme, d’un jeune homme, d’un vieillard

Dans la dernière partie du livre, le narrateur observe :

« Si je devais rendre ce journal public, je le destinerais d’abord aux femmes. En retour, j’aimerais lire le journal qu’une femme aurait tenu de son corps. Histoire de lever un coin du mystère. En quoi consiste ce mystère ? En ceci par exemple qu’un homme ignore tout de ce que ressent une femme quant au volume et au poids de ses seins, et que les femmes ne savent rien de ce que ressentent les hommes quant à l’encombrement de leur sexe. »

Aveu implicite de l’auteur sur l’objectif de son ouvrage ? Je ne sais pas, je le pense. Toujours est-il que l’entreprise est réussie, et qu’un voile a été levé sur ce mystère qui m’a toujours tant interrogée, celui de l’homme et de la manière dont il se vit en tant que corps masculin. Voilà qu’un auteur, un homme, me propose de répondre pour moi à une partie de l’énigme.

Je découvrais avec réjouissance chaque petite expérience de la vie d’un homme, chaque surprise, chaque interrogation. Je me mettais dans la peau d’un garçon de 12 ans, de 16 ans, 20, 30, 40 et ainsi de suite jusqu’au lit d’hôpital qui fut sa dernière couche.

Parce que c’est aussi ça, ce livre. En plus de s’imprégner de ce physique d’homme, l’on passe par tous les âges de la vie. Cette lecture nous plonge des années en arrière et nous oblige à nous souvenir de sensations perdues et d’un certain regard qu’on pose sur le monde quand on le découvre encore tous les jours. Et puis l’on se reconnait dans ses interrogations de jeune adulte à la recherche de son idéal. J’avoue que la partie sur l’homme père de famille et chef d’entreprise m’a moins marquée, moins touchée. Il y a peu de découvertes, on entre dans une forme de routine qui n’est pas déplaisante mais nettement moins saisissante que les autres. La vieillesse, voilà un chapitre qui m’a tenue en haleine jusqu’à la fin. Parce qu’à travers les mots de l’écrivain, je lisais les maux de mes chers grands-parents vieillissants. Et surtout, j’entendais mon grand-père, qui n’a de cesse de me répéter cette frustration terrible qui t’accable, lorsque tu as toujours tes vingt ans dans ta tête, mais que le corps n’a pas suivi, et qu’il te cloue dans un fauteuil toute la journée avec les inconvénients qu’il t’impose d’un jour à l’autre.

Une sérieuse légèreté

Malgré cette dimension lugubre bien qu’inévitable, Pennac parvient ici à éviter le pathos avec brio, et ne renonce pas à ce second degré ironique et à cette délicieuse auto-dérision. Il pousse ainsi le lecteur à conserver une certaine distance avec ce qui est raconté, et le fait de rester focalisé sur les affres du corps vieillissant tout en prenant soin de mettre de côté la souffrance sentimentale de l’entourage comme de soi-même durant les derniers mois de sa vie permet d’aborder le sujet sans en sortir la boule au ventre. Pourtant dieu sait comme cette question m’angoisse. Performance suprême, cette lecture est parvenue à me la faire appréhender autrement, de manière moins sinistre et fatale, plus « expérimentale ».


Je suis admirative. Ce livre s’ajoute à cette liste pas si conséquente des œuvres que j’aurais aimé réaliser un jour. J’aurais adoré avoir cette idée moi-même, mettre en place une telle entreprise. Le sujet est une évidence, et pourtant il demeure peu abordé en tant que tel. Pennac s’y est essayé, et c’est un franc succès.

Je le recommande à tous les curieux. Et aux autres aussi.

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