marguerite-duras-au-petit-saint-benoit-robert-doisneau

Les interviews de la célèbre auteure ne sont pas rares. Il suffit de faire un détour par Youtube pour s’en rendre compte. Les publications sont nombreuses également, et elles sont toutes d’un immense intérêt à mes yeux. Parce qu’entendre, ou lire Marguerite Duras se raconter, est toujours un enchantement. Paradoxalement, je ne suis pas une grande adepte du personnage. Mais je dévore ses discours les uns après les autres. Celui-ci ne fait pas exception, bien au contraire.

109639_couverture_hres_0
LA PASSION SUSPENDUE – Marguerite Duras, interviewée par Leopoldina Pallotta della Torre – Seuil – paru en janvier 2013 – 196 pages – 17 € – ISBN 9782021096392

Un entretien inédit

Nous devons cette publication très récente de l’entretien en question au traducteur René de Ceccatty. Celui-ci fait précéder l’ouvrage d’une note, dans laquelle il explique avoir tardivement découvert l’existence de ces échanges entre l’auteure et la journaliste italienne. Ces derniers ont eu lieu entre les années 1987 et 1989, peu après sa publication de l’Amant, qui faisait d’elle un écrivain mondialement connu.

C’est en s’intéressant à l’essai qu’Angelo Morino consacre à Duras et à la genèse de L’Amant, que René de Ceccatty découvre l’existence de ces entretiens. Difficile alors de mettre la main dessus, puisque les éditions de La Tartaruga qui avaient initialement publié l’ouvrage ont cessé de l’éditer depuis déjà un moment. Il a été oublié avec le temps. Le traducteur, grâce à l’aide d’Annalisa Bertoni qui lui a procuré l’ouvrage, lui a donc donné en 2013 une seconde vie.

Et c’est tant mieux !

Parcours à thèmes

Cet entretien est mené de façon quelque peu particulière – presque naïve, à première vue. Il est divisé en un certain nombre de thématiques bien précises desquelles la journaliste ne s’éloigne jamais, désireuse d’obtenir des réponses exactes aux questions qu’elle s’est décidée à poser.

Cette rédaction très structurée, comme le souligne le traducteur, permet cependant à la journaliste d’aborder des thèmes de façon bien plus approfondie que par ailleurs. L’écrivain ne peut ici se dérober et orienter la conversation comme il lui plait. Il est amusant d’ailleurs de constater parfois la façon dont Leopoldina Pallotta della Torre ramène subtilement l’auteure au sujet du moment.

Grâce à cette rigueur, nous découvrons Marguerite Duras d’une toute nouvelle manière. Les premiers « chapitres » sont un déroulement chronologique de la vie de Marguerite Duras, la journaliste revenant sur son enfance au Vietnam, et sur les rapports qu’elle entretient alors avec ses frères, et, surtout, avec sa mère. Elle s’intéresse ensuite à ses années parisiennes, et à la façon dont elle s’est laissée progressivement entraîner par l’écriture, avant d’y sombrer passionnément. Ces premières pages esquissent le tableau d’une époque telle que la perçoit Marguerite Duras bien des années plus tard. Mais ne s’éloigne que peu des entretiens déjà biens connus de l’auteure.

Petit à petit, elle conduit son interlocutrice à parler davantage de son écriture en elle-même, des choix syntaxiques, de la création des personnages, de la construction des dialogues, et des silences. Un certain nombre de pages est consacré à cette thématique du silence, très significative chez Duras. De là, elle évoque la littérature de manière générale, son rapport à la lecture, au cinéma, au théâtre, qu’elle se situe du point de vue de la spectatrice, ou de la réalisatrice.

Enfin, dans les derniers entretiens, la journaliste pousse l’auteure à se pencher sur des sujets qu’elle élude généralement, ou qu’on lui propose bien peu. La « passion », omniprésente dans ses oeuvres et peu développée dans les interviews : passion sensuelle, homosexuelle ou hétérosexuelle, passion littéraire, en passant par son addiction à l’alcool, qu’elle aborde ici sans aucun détour. Leopoldina Pallotta questionne ensuite Duras sur son statut de femme, de femme écrivain, et sur la féminité en elle-même. Son point de vue sur la question est d’ailleurs intéressant, et j’y reviendrai sûrement.

Un coup de coeur

J’ai adoré cette lecture. C’est un coup de coeur qui restera, me semble-t-il, quoi que seul le temps puisse en attester. Comme je le disais, je ne suis pas une grande fan du personnage de Duras, mais je n’ai jamais été déçue par ses écrits, ou par ses propos. J’ai eu l’occasion de l’écouter dans diverses interviews, mais je préfère la connaître telle que je l’ai découverte initialement : au fil des pages.

Ici, j’ai eu l’impression de partager un moment très particulier avec l’auteur. De me retrouver dans la pièce qui a vu l’entretien se dérouler entre Leopoldina Pallotta della Torre et l’auteure. D’entendre Duras se raconter. L’intimité qui se dégage de cet entretien en fait un objet tout particulier que je recommande à quiconque s’intéresse à Marguerite Duras.

Extraits choisis

Je suis tentée de retranscrire l’intégralité de cette interview, presque chaque page de l’ouvrage étant cornée à la fin de cette lecture, une phrase sur trois soulignée par mes soins, lue et relue à maintes reprises. En voici néanmoins une sélection :

(A propos de sa mère) « Quel type de femme c’était ?
Exubérante, folle, comme seules les mères savent l’être. Dans l’existence d’une personne, je crois, la mère est, dans l’absolu, la personne la plus étrange, imprévisible, insaisissable que l’on rencontre. Elle était grande, dure, mais toujours prête à nous protéger des aspects de cette vie sordide que nous menions quand même. »

« J’aimais, de cette homme, son amour de moi et cet érotisme là, enflammé chaque fois par notre profonde ambiguïté.« 

(A propos de l’écriture) « Il s’agit de déchiffrer ce qui existe déjà en nous à un état primaire, indéchiffrable aux autres, dans ce que j’appelle « le lieu de la passion ». (…) Pendant longtemps, j’ai cru qu’écrire était un travail. Maintenant je suis convaincue qu’il s’agit d’un évènement intérieur, d’un « non-travail » que l’on atteint avant tout en faisant le vide en soi, et en laissant filtrer ce qui en nous est déjà évident. »

« Je lis la nuit jusqu’à trois, quatre heures du matin : l’obscurité, le noir autour de soi, ça ajoute beaucoup à la passion absolue qui s’établit entre le livre et nous. Vous ne trouvez pas ? La lumière du jour disperse les intensités en quelque sorte. »

« Souvent, dans la vie, j’ai eu la sensation de ne pas exister – sans modèle aucun, sans référence aucune -, toujours en quête d’un lieu, sans jamais me retrouver là où j’aurais voulu être, toujours en retard, toujours dans l’impossibilité de jouir des choses dont jouissaient les autres. Maintenant l’idée de cette multiplicité me plaît. »

« Le grand esprit est androgyne. Viser à certaines féminisations de l’art est une grosse erreur des femmes. En se créant cette spécificité, elles limitent la portée même de leur propos. »

(Sur Paris) « Y vivre m’est devenu presque impossible. La circulation m’épouvante, j’ai cessé de conduire et la ville me semble un gigantesque labyrinthe mortel et commercial qui engloutit jour après jour sa beauté selon les critères de prétendue « nouvelle architecture ». »

Je m’arrêterai là, non sans difficulté… N’hésitez pas à aller plus loin, je le recommande mille fois.

Publicités