Après avoir approché Marie-Antoinette grâce au portrait original qu’en a proposé Stefan Zweig, voilà que je me suis laissée captiver par le destin de cette héroïne tragique qu’est Marie Stuart, reine d’Ecosse du XVIe siècle. Bien des remarques faites au sujet de la biographie de la reine de France s’appliqueront à ce second ouvrage que j’ai dévoré avec la même avidité. Des habitudes de style qui se retrouvent, de manière exacerbée ici, sans jamais nuire au récit entrepris.

Portrait d’une reine hors du commun

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MARIE STUART – Stefan Zweig – Grasset – Paru en mai 2002 – 508 pages – 12,20 € – ISBN : 978 – 2246168645

Stefan Zweig part avec un avantage certain lorsqu’il s’attaque à cette figure royale dont le destin à lui seul suscite un intérêt non dissimulé. La vie romanesque de cette reine hors du commun a de quoi fasciner, et les auteurs ont su profiter de ce sujet d’écriture apparemment intarissable.

 

A 25 ans en effet, lorsqu’elle devient la femme captive d’Elisabeth d’Angleterre, sa demi-sœur du côté de son père, Marie Stuart a vécu plus que ne pourront jamais l’espérer la plupart des jeunes femmes de son âge, toutes époques confondues : couronnée reine d’Ecosse six jours après sa naissance, elle devient reine de France à dix-sept ans lorsqu’elle épouse le dauphin encore jeune et bien malade François II, mariage éphémère qui la fait veuve à dix-huit et marque le début d’une série de relations mortifères. Elle sera en effet mariée trois fois en à peine dix ans, et veuve à deux reprises – bien des hommes sont morts par ailleurs des sentiments qu’ils nourrissaient à son égard. Convoitée par les princes de l’Europe entière, symbole de la Contre-Réforme, elle est aussi la principale rivale de son aînée, Elisabeth d’Angleterre, dont elle sera la prisonnière pendant vingt ans, et qui la conduira finalement à l’échafaud : elle n’a alors que 44 ans.

Destin tragique et palpitant, il a fait l’objet de nombreuses mises en récit. La réussite de Stefan Zweig ici est de mêler l’enseignement historique à son art de la narration, à sa maîtrise du portrait, surtout. Comme c’était déjà le cas avec Marie-Antoinette (publié en 1933, trois ans plus tôt donc), c’est plus au personnage qu’à l’histoire que l’auteur s’intéresse, à sa façon d’affronter les épreuves multiples et peu ordinaires qui lui sont infligées.

Ce roman apparaît ainsi bien davantage comme l’étude d’un caractère, qu’il mène avec les outils que son époque a su rendre populaire.

Psychologie historienne

Une particularité des récits, des biographies historiques entreprises par l’auteur viennois tient à l’analyse psychologique qu’il privilégie, et qu’il vante comme étant la clé de biens des mystères, la réponse à l’énigme par l’analyse des caractères. Mais il expose ainsi les défauts des ses qualités. Se laissant séduire par les propositions d’une psychanalyse triomphante, il utilise ses codes de lecture, et renonce ainsi aux critères de scientificité qu’on exige encore aujourd’hui en histoire pour neutraliser le risque de l’illusion biographique. Bien des fois, les conclusions de l’auteur – historien pour l’heure – seraient aisément discutables. Mais ce n’est pas pour sa qualité d’historien qu’on s’abandonne à la lecture des ouvrages de Stefan Zweig – ses pratiques en la matière apparaissent pour le moins critiquables : l’auteur ne cite pas une fois ses sources et se réfère trop souvent à des historiens qu’il ne nomme à aucun moment, tant et si bien que le lecteur n’a d’autre choix que de le croire sur parole. Zweig est l’écrivain d’une époque, et l’historien de temps révolus, ayant laissé la place à une scientificité renouvelée.

Le temps passé depuis la première publication – en 1936 – s’observe en divers endroits, par ailleurs. Séduit par les avancées et découvertes de la psychanalyse, son vocabulaire est teinté de tout un courant et il n’hésite pas à appliquer ses grilles de lecture à l’histoire qu’il entreprend de relater.

Zweig parlant de la femme a de quoi étonner. Et bien des lecteurs du père des Vingt quatre heures de la vie d’une femme s’étonnent des suspicions de misogynie énoncées à son égard, à la suite de cette dernière lecture. Là encore, le temps dans lequel est ancré l’auteur parle pour lui, et ses constats amusent le lecteur après l’avoir surpris.

Roman-histoire

Zweig est un romancier, avant d’être « historien », il invente des histoires plus qu’il ne La relate, et c’est pour ses talents d’écriture plutôt que pour ses prouesses de chercheur, qu’on s’abandonne à sa lecture. Ses biographies m’apparaissent comme le moyen idéal d’approcher les figures des temps passés : elles permettent la découverte des grands noms de l’histoire par une narration captivante, une approche au plus près des personnages à l’étude. L’auteur sait susciter l’intérêt par la beauté du portrait qu’il esquisse, et sa grande habileté dans l’écriture des évènements. Il réalise l’exploit de ménager le suspense en dépit de l’évidence d’une histoire révolue et connue, et c’est d’une seule traite, bien souvent, qu’on entreprend cette lecture délicieuse.

La liberté appartient ensuite au lecteur d’approfondir sa connaissance par la consultation d’ouvrages plus spécialisés, plus récents aussi..

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