bonjour tristesse
BONJOUR TRISTESSE Françoise Sagan Pocket Paru en mai 2009 160 pages 4,95 € ISBN 978-2-266-19558-4

J’avais rencontré ce court roman il y a quelques années, et il m’avait déplu. J’étais à l’époque attirée par la figure de cette femme, jeune, écrivain. Séduite par l’histoire qui lui était attachée, un reportage à son sujet avait achevé de me convaincre qu’il me fallait essayer cette lecture. J’ai commencé par Bonjour tristesse parce qu’il était le plus connu, le premier aussi. Et je m’étais arrêtée là. Laissant cette lecture inaboutie, suite à un agacement qui me l’avait fait quitter après quelques pages seulement.

Je n’avais pas aimé ces considérations bourgeoises. Les petites préoccupations d’une enfant de la haute, baignant dans le luxe, adulée par son père. Cette tristesse dont elle parlait me paraissait injuste, et superficielle. J’étais profondément agacée. Passant à côté d’aspects pourtant très intéressants de ce livre que j’ai relu – et terminé – ce weekend.

Un duo qui se fissure, un trio qui s’ébranle

Cécile a dix sept ans, elle vient de rater son bac, elle part en vacances dans le sud avec un père qu’elle adore et qui l’adule. Ce duo reconstitué deux ans plus tôt se veut atypique par sa désinvolture. Le père de l’adolescente est frivole. Il enchaîne les conquêtes qu’il rencontre au gré des soirées qu’il partage avec sa fille, où tous deux se plaisent à boire et à fumer, à danser jusqu’au matin avant de s’abandonner dans le sommeil le plus profond et de rire au réveil des déboires de la veille. Cécile est consciente de l’instabilité de cet homme qu’elle sait charmant, elle a vu défiler bien des jeunes femmes dans leur appartement, mais elle l’accepte, heureuse que le tout se termine toujours bien rapidement. Elle aime ce duo qu’ils forment tous les deux, original, immoral. Elle y apprend à savourer la vie, à éveiller ses sens. Consciente malgré tout d’un manque qu’elle n’est pas sûre de vouloir combler.

L’arrivée d’Anne Larsen viendra bouleverser cet équilibre instable, et de là tout s’effritera progressivement. Cette femme de l’âge de son père, intelligente, belle et sérieuse, femme respectable qui détonne fort avec les demi-mondaines qu’il a coutume de ramener chez lui, remet en question toutes les bases de leur quotidien de gentille débauche. Partagée entre son admiration certaine à l’égard de cette femme, et le refus de laisser le mépris de celle-ci salir deux années de douce complicité, Cécile nous fait partager au fil des pages le bouillonnement de ses idées contraires tout au long d’un été qui promet d’être chaotique.

Un roman initiatique ? Le désir et la peine.

Cet été dans le sud est celui de bien des découvertes. L’arrivée d’un tiers pousse la jeune fille à se regarder avec les yeux d’une étrangère. Le tableau n’est pas toujours glorieux, et la voilà tiraillée entre la satisfaction de ses plaisirs et la honte d’un quotidien superficiel et vide de sens. Pour la première fois, ce jeune personnage se laisse aller à l’introspection, elle qui nous parlait quelques pages plus tôt de son impulsivité maladive. Elle se découvre en étudiant les autres, son père, son nouvel amour, cette femme froide, « indifférente » et pourtant admirable. Remise en question douloureuse et qui la pousse dans les bras d’un garçon qui lui fut interdit.

Cyril a vingt-six ans, bien plus âgé qu’elle, il est fou amoureux. Les baisers fougueux sous un soleil de plomb laisseront bientôt place aux premières caresses sur leurs peaux à vif. Cet été-là, Cécile découvre les plaisirs de l’amour, que Françoise Sagan décrit avec beaucoup de poésie, mais sans fard, ce qui provoqua à l’époque force protestations. Pour ma part, j’ai aimé cette sincère naïveté avec laquelle elle dépeint ces premières expériences.

Ces rencontres, ces découvertes, ces bouleversements amèneront leur lot de joie, mais aussi de douleur. L’adolescente découvre les affres de l’amour, du désir, le revers d’une sensualité savourée sans retenue, et en ressort transformée. C’est bien de cette transformation, de cette « mue », dont nous fait part l’auteur ici.

La poésie du langage

J’étais passée à côté de cette dimension de l’écriture lors de ma première lecture. Agacée par le fond, je n’avais prêté que peu d’attention à la forme. Pourtant, j’ai été séduite cette fois-ci dès les premiers mots. Il n’y a rien de trop, le style correspond à ce qui s’y raconte, il est simple, mais beau, agréable à découvrir.

Françoise Sagan parle des plaisirs du quotidien, et de la danse des émotions, avec une habileté sereine. J’ai aimé sa manière de nous révéler des plaisirs sensoriels que nous connaissons tous, mais auxquels nous ne prêtons guère attention. Les rayons du soleil à son orbite, baignant la chambre de sa lumière alors que nous nous extirpons difficilement d’un sommeil trop long. La fraîcheur de l’eau sur nos peaux en sueur. Le bruit des grillons. Des vagues. De la foule qui se laisse bercer par une musique estivale. C’est une manière de me faire vivre ce que cette rentrée m’a fait trop vite oublier. J’ai aimé cela.

J’ai aimé l’écriture de cette auteure que j’avais mal jugée. Et je suis heureuse d’avoir eu l’occasion de lui laisser une seconde chance qui aura tout changé.

francoise sagan

Publicités